Cette interview a été réalisée dans un restaurant de Montmartre, non loin du cabinet de Pascal, où il exerce son métier de masseur et donne des cours de méditation.
Jonathan Cordier est un ami et l’un de ses premiers lecteurs. Ancien professeur de philosophie, il a une perception très pointue et profonde des ouvrages qu’il lit.
ARTMIND a naturellement suscité un ensemble de réflexions et le besoin de questionner l’auteur sur son roman.
Il a présenté ses questions par thèmes pour inviter Pascal à exposer ses idées selon une progression logique permettant de mieux comprendre ses conceptions et ses motivations.
Poésie et littérature
Jonathan : D’abord, je voudrais dire que la science-fiction est pour moi un genre romanesque qui apparaît à une époque durant laquelle l’humanité ne travaille plus seulement à ensemencer son imaginaire par les mythes et les héros, mais également dans une recherche de dépassement, grâce à une science ou à des techniques imaginaires, bien que plausibles.
Il ne me semble pas que cette littérature soit encore beaucoup d’actualité.
Quel rôle penses-tu que la SF puisse avoir à notre époque, et que représente ce genre littéraire pour toi ?
Pascal : La SF est un genre dans lequel on met beaucoup de styles différents de romans.
Il y a d’abord la science-fiction « pure » qui décrit une science ou une technique qui n’existe pas à l’époque du roman. C’est le cas de presque tous les romans de Jules Vernes par exemple, mais aussi de Frankenstein de Mary Shelley. En dehors des aspects merveilleux ou effrayants et des aventures liées à ces techniques, la description des impacts sur la société est très intéressante.
Ensuite, il y a les romans d’anticipation. Ceux-ci ne se contentent pas de décrire une technique, mais imaginent le futur de toute une société. Ce futur étant considéré comme une évolution par rapport à nos connaissances et capacités actuelles. C’est le cas des romans d’Asimov par exemple, mais aussi de futurs plus éloignés, tels que Dune de Franck Herbert. J’y classe également des films ou romans tels que « La guerre des étoiles » qui sont censés se passer il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine. (Rires)
Dans l’anticipation, les aspects sociaux sont importants ainsi que les rapports entre les personnages, influencés par la culture de leur époque. Certains auteurs ne recherchent pas une situation possible, mais s’intéressent aux interactions entre les personnages et entre ceux-ci et les phénomènes. C’est le cas de Ray Bradbury avec ses Chroniques martiennes qui analysent des aspects très fins des rapports humains, dans un univers plus poétique que réaliste, ou de Douglas Adams avec H2G2 qui en fait autant à travers l’humour et la dérision.
Enfin, il y a les auteurs qui cherchent à créer un futur possible à partir de l’évolution du nôtre en cherchant le réalisme. Ceci permet de mettre en garde contre les dangers de techniques mal utilisées. La plupart des dystopies actuellement éditées reposent sur ces aspects. Pour ces auteurs, cela réclame en général une plus grande rigueur dans les descriptions des sciences et techniques ainsi qu’une bonne compréhension de la psyché humaine. Ces romans doivent être crédibles pour porter correctement leur message.
La spiritualité
Jonatan : Pourquoi introduire également une dimension spirituelle à ton roman ?
Pascal : Pour moi, la spiritualité est indissociable de l’humanité. S’il y a un domaine qui différencie l’homme de l’animal, c’est la spiritualité. Je ne présume pas qu’un animal supérieur ne puisse pas se poser des questions sur la mort ou ait des conceptions sur le fonctionnement de son esprit et du monde, mais si c’est le cas, cela est limité à lui-même et il sera incapable de communiquer ces perceptions à ses semblables. Le développement d’une philosophie ou d’une spiritualité est impossible faute de transmission des concepts ou des méthodes qui permettent d’évoluer dans ce domaine. L’humain a cette capacité unique de transmettre des concepts abstraits et de partager les méthodes qui permettront aux autres d’expérimenter les mêmes choses et ainsi d’évoluer spirituellement.
Dans mon roman, la conscience artificielle qui materne l’humanité, provoque également une régression de leurs capacités et une stagnation de la société. Les gens savent encore lire, mais n’écrivent plus et communiquent surtout par l’oral, ce qui est plus facile. Le calcul mental est devenu inutile, il ne reste que très peu d’artistes, puisque l’IA peut dessiner et composer de la musique sans réclamer d’effort. Peu à peu, les humains de ce futur proche, vivent comme des animaux domestiques, et la spiritualité, que ce soit à travers les religions ou l’expérience personnelle, a disparu, car devenue inutile.
Kendal, le héros du livre, prend conscience très jeune de l’intérêt de développer ses propres facultés. Par volonté de comprendre d’abord, puis d’être autonome, il va chercher à devenir meilleur intellectuellement et se développer physiquement. Ce développement et cette autonomie de pensée, vont lui permettre de comprendre son monde et de se poser des questions, voire à remettre en question ce que tout le monde considère comme vrai et allant de soi. Naturellement, en continuant sa quête intérieure, il va développer ses facultés spirituelles, avoir des expériences et faire des rencontres qui le changeront profondément. Il va devenir un être humain complet. Comme tout être humain, il fera encore des erreurs, se mettra en danger, aura une vie sociale et sentimentale alliant bonheurs et déceptions, puisque dans ces domaines, on n’est pas seul, mais on dépend des autres et des relations qu’on est capable d’établir.
Et puis, pour faire simple, la spiritualité est importante dans ma vie, alors c’était normal qu’elle apparaisse dans mon roman, même si elle n’occupe pas toute la place, loin de là.
Jonathan : On pourrait croire, à lire certains passages, que tu t’es inspiré des événements mondiaux de ces cinq dernières années. Pourtant, tu as commencé la rédaction de ton roman bien avant tous ces évènements. As-tu réécrit certains passages pour y intégrer ces actualités ? Et si ça n’est pas le cas, comment expliques-tu ces ressemblances ?
Pascal : En fait, c’est le contraire qui s’est produit. J’ai effectivement décrit des situations mondiales qui se sont produites ensuite, d’une façon si proche que c’était impossible de conserver cela dans le roman. J’avais parlé d’un virus libéré par la Chine qui avait obligé presque toute la planète à se confiner, détruisant ainsi une partie des économies occidentales. Le COVID m’a obligé à réécrire ces passages. J’avais décrit l’avancée de l’OTAN qui accepterait en son sein des pays limitrophes de la Russie, obligeant celle-ci à réagir, et sous la pression militaire d’une guerre de territoires, elle se serait alliée à la Chine. La pression des USA-Occident contre la Russie et la Chine aurait poussé ses dernières à créer une alliance avec l’Afrique et le Brésil pour contrer l’occident et abandonner le Dollar. Cela a été très frustrant de supprimer tout cela pour en changer la nature de mon histoire. Enfin, l’IA qu’elle soit générative ou algorithmique, ainsi qu’une vraie conscience artificielle était au cœur du roman. C’était encore une science-fiction lorsque j’ai commencé à l’écrire.
Je crois que lorsqu’on veut faire un roman d’anticipation, dans un futur proche, on est obligé de bien observer les tendances sociales, géopolitiques et scientifiques de notre époque. Les événements qui se produisent réellement ne sont pas de la divination, mais une inférence logique issue de l’observation.
Science et technique
Jonathan : Est-ce pour ces mêmes raisons que tu as en quelque sorte pressenti une IA mondiale et une humanité entièrement “augmentée” par des implants avant même qu’on parle de Neuralink de Musk et qu’on parle même de l’IA ? Jusqu’à quel point ton passé d’ingénieur dans l’informatique t’a-t-il donné l’inspiration de cette anticipation ?
Pascal : Oui, mon passé informatique a naturellement joué dans cette projection, et cela fait longtemps qu’on parle d’implants pour corriger ou améliorer les fonctions d’un individu. Je me suis intéressé depuis longtemps à l’intelligence artificielle. J’ai suivi ses évolutions, par l’algorithmique, les systèmes experts, les réseaux neuronaux, les LLM et les IA génératives, et les recherches dans ces domaines. Dans mes interfaces utilisateur, je mettais toujours une touche d’IA algorithmique pour rendre l’utilisation plus fluide et rapide, sans jamais me substituer à l’action de l’utilisateur. Je trouve insupportable une interface qui saisisse quelque chose à ma place alors que ce n’était pas ce que je voulais. Aider discrètement, oui, mais agir à la place, comme le font les correcteurs sur les smartphones, je trouve cela insupportable.
Jonathan : Moi aussi (rires)
Pascal : L’aspect rapport homme-machine me passionnait également. L’intelligence émotionnelle d’un programme informatique réside avant tout dans la projection que l’utilisateur fait sur sa machine. En 1982 j’avais programmé en français l’équivalent d’un programme de psychanalyse qui existait sous le nom de Elisa sur l’Apple II. C’était avant tout un analyseur syntaxique capable d’une conversation limitée avec l’utilisateur. Mon père avait eu des sueurs froides métaphysiques en l’utilisant. Pourtant, aucune intelligence ni compréhension n’existait dans ces presque 48 KOctets de programmation en assembleur. Il l’avait utilisée en projetant sur l’ordinateur une personnalité inexistante.
C’est une question que Kendal se pose régulièrement vis-à-vis de l’ARTMIND, celle-ci étant pourtant une vraie conscience dans le Roman… Mais je n’en dis pas plus.
Jonathan : Tu t’es manifestement inspiré des travaux de Jean-Pierre Petit et de Sakharov pour les éléments de hard SF. Pourquoi ces théories en particulier ?
Pascal : En partie oui. Mais pas seulement, j’ai développé ma propre théorie qui n’exclut pas celles de Jean Pierre Petit sur son modèle Janus par exemple. Ceci m’a permis d’exposer deux façons de dépasser la vitesse de la lumière par rapport à notre univers.
Je cite brièvement le nom de Jean-Pierre Petit parce que j’ai une affection particulière pour ce chercheur qui a été maudit par son époque. Il garde un optimisme et une volonté intacts malgré les attaques et les malheurs qui ont ponctué sa vie. Petit est un grand bonhomme. Ma théorie va plus loin que cela et explique plus de choses sur le fonctionnement de l’univers, mais par contre, elle n’est qu’une hypothèse de romancier, puisqu’aucune étude ni recherche scientifique ne vient l’étayer, ce qui n’est pas le cas de son modèle Janus qui repose sur des bases mathématiques solides.
L’armée
Jonathan : Pourquoi as-tu fait de Kendal un soldat, et jusqu’à quel point t’es-tu inspiré de ton expérience militaire pour écrire ?
Pascal : C’était important pour la suite du roman. Pour les aventures, les combats et son départ de la Terre pour combattre les rebelles. C’était aussi la seule option qui s’offrait à lui. La seule permettant d’être moins dépendant de l’Artmind, de développer son autonomie dans un milieu plus frustre dans lequel ont demandait aux hommes d’être encore capable de s’adapter et de réagir. C’est aussi un environnement que je connais assez bien et j’ai aimé y placer quelques souvenirs à la sauce futuriste (rires). Mais, blague à part, je voulais des scènes de combat réalistes, dans l’emploi d’armes futuristes bien sûr, mais surtout dans la coordination et les ordres, la hiérarchie et le mental des militaires de cette époque.
Mon expérience personnelle de l’armée m’a aidée, mais ce sont surtout des hommes que j’y ai rencontrés, qui ont combattu dans des conditions différentes et parfois très difficiles, ainsi que ceux qui n’ont touché une arme qu’à l’exercice tout au long de leur carrière, tout cela m’a permis de brosser des caractères crédibles. L’armée est une grande source d’inspiration pour exprimer la diversité de la psyché humaine.
Société et politique
Jonathan : Il y a plusieurs types de sociétés. Sur Terre, les gens semblent vivre une expérience d’ingénierie sociale, alors que sur Agathe on responsabilise les individus. On le voit dans la façon dont le sacrifice des personnes est obtenu. Par manipulation ou par consentement…
Pascal : Oui, surtout qu’on ne peut pas vraiment parler de sacrifice si la personne n’est pas consentante. Dans certaines sociétés, on appelait cela un sacrifice parce que la perte d’une personne ou d’un animal représentait une perte pour la communauté, pour des raisons religieuses ou de tribu de guerre. La notion de sacrifice s’appliquait au groupe et non à l’individu sacrifié.
Jonathan : Oui, finalement on ne peut parler de sacrifice que si cela est motivé par une éthique…
Pascal : Réelle ou fausse.
Jonathan : C’est un point que j’ai trouvé très bien traité dans ton livre. Concernant ma question sur l’ingénierie sociale, c’est que même les rapports entre individus sont surveillés, voire provoqués comme ce qui est arrivé avec Damien, qui n’avait pas de réelle liberté dans son attirance. Il semble même interdit d’être hostile à l’homosexualité puisque le père de Kendal est envoyé en camp de redressement psychologique pour avoir simplement mal accepté que son frère vive avec un homme. Peux-tu développer ce point ?
Pascal : Oui, tu as tout à fait compris cet aspect caché de la société terrienne. La population est très réduite sur Terre et le gouvernement en place, qu’on ne connaît pas, tient à garder cette faible démographie. Il est donc interdit de critiquer toute relation homosexuelle…
Jonathan : J’ai lu une critique qui disait justement de ton livre que la propagande LGBT n’avait rien à faire dans la SF…
Pascal : Je l’ai vue aussi. C’est vrai qu’à notre époque, on est un peu trop soumis à ces propagandes et je comprends très bien que certaines personnes soient épidermiques sur le sujet. Si l’on prend l’histoire au premier degré, cela semble effectivement en parler. Mais ce n’est quand même pas le sujet du livre…
Jonathan : Et d’autres lecteurs pro-LGBT pourraient apprécier si elles prennent l’histoire au premier niveau aussi.
Pascal : Oui. En fait le livre montre les dérives qui peuvent se produire si la liberté de choix est absente. Dans l’histoire, c’est la liberté de ne pas approuver l’homosexualité qui est durement réprimée, même si les relations hétérosexuelles restent la norme. Le père de Kendal n’a pas rejeté son frère, il était mal à l’aise et l’exprimait, sans être hostile. Cela a suffi à le faire rééduquer et a transformé son humeur et détruit son caractère. Kendal hérite de la souffrance de son père et a du mal à avoir une vie sentimentale à cause de cela.
L’anticipation traite des sociétés, des rapports humains autant que des technologies, il est faux de dire que cela n’a rien à faire dans un roman de SF. Et puis je n’ai pas mis de scènes de sexe homosexuel dans le livre (rires)…
Jonathan : Il y a pourtant des scènes de sexe.
Pascal : Oui, oh ! Il n’y en a que deux, et cela reste gentil. Pour le reste c’est plus une scène d’amour qui est suggérée, c’est un beau moment je trouve.
Philosophie
Jonathan : La ligne directrice de ton roman est, tu l’as dit, la capacité à ne pas s’endormir dans un environnement dans lequel tout est conçu pour se laisser porter. Et la capacité à reconquérir l’ampleur des capacités dont un humain est capable.
Les histoires ont longtemps été faites pour transmettre des modèles qui permettent, en comprenant que des voies sont possibles, de s’y engager et d’y réussir. C’était une des fonctions des rhapsodes, des bardes et des trouvères d’insuffler l’enthousiasme dans le cœur des hommes en racontant les histoires qu’ils se passaient de génération en génération. Le courage un peu suicidaire de Prométhée est manifestement l’archétype héroïque que tu souhaites transmettre. Dis-moi s’il te plaît, pourquoi, à ton avis, Prométhée a pris autant de risques pour apporter le feu aux hommes. Est-ce une figure sattvique : la compassion poussant à une action motivée par l’amour, pour sauver les êtres ?
Pascal : Les hommes sont en partie une création de Prométhée, il leur manquait ce que lui-même ne pouvait leur offrir directement. Il déroba le feu aux Dieux pour leur donner et ainsi en faire des êtres autonomes doués de raison, de puissance et de sentiments. Ils devenaient les égaux des Dieux par l’esprit, pas par la puissance. Et c’est le don de cet esprit qui était le plus grand péché de Prométhée.
Kendal part à la reconquête de son humanité et de sa capacité de penser par lui-même, de comprendre et d’interroger, voire de désobéir si on le force à agir contre son éthique. Ce don avait été confisqué à l’humanité par l’Artmind. Comme cette IA le dit d’elle-même, elle était ce qui correspondait le plus à un dieu. Le héros, en reprenant son humanité et en la développant pour finalement la transmettre, devient une sorte d’héritier de Prométhée. Les autres sont moins humains que lui, ce qui d’une certaine façon, le rend surhumain par rapport à eux, comme un titan du don primordial.
En créant les hommes et en les rendant humains, Prométhée en a fait ses enfants et il protège sa création comme s’il appartenait désormais à la même race. Par effet miroir, cela élève aussi l’humain au niveau d’un être primordial et le relie à la déité et aux origines de l’univers.
Ce mythe illustre comment la transmission te relie à la lignée et à la sagesse primordiale, et comment les anciens ne t’abandonneront jamais, car chacun est alors lié à l’autre.
Le feu couve toujours dans le cœur des hommes. Certains vont le raviver, d’autres le laisser mourir.
Jonathan : Il manquait un peu cette élévation vers le divin et la sagesse primordiale sur laquelle s’ouvre le roman par les consciences planétaires. Tu réponds parfaitement pour éclairer ce point qui peut sembler obscur mais qui se trouve ainsi éclairé par cette réponse.
Après, il y a une différence chez Kendal par rapport à Prométhée : il ne naît pas Titan. Il le devient. Il y a un mouvement important, dans lequel je me reconnais, d’amour pour soi d’abord (je vais me donner le meilleur, je refuse de me contenter de la soupe insipide dont tout le monde se contente) qui se déploie dans un amour pour les autres une fois qu’il a vu jusqu’où il était capable de s’élever.
J’aurais dû commencer mon interview par cet angle qui éclaire le reste : comme dans toutes les chansons de geste, c’est peut-être aussi et même avant tout un roman initiatique.
Pascal : Oui, et c’est ainsi que je l’ai pensé. Et pour répondre à ta phrase précédente, même sans être un Titan, c’est cette étincelle qui se ravive qui le fait grandir sur cette voie. Le roman initiatique parle à cette étincelle qui est déjà en chacun de nous, et permet à tous ceux qui en prennent conscience de devenir meilleurs et de s’élever.
Tout le monde ne sera pas sensible à cela, c’est pourquoi le roman doit rester divertissant, à minima pour planter une petite graine dans l’inconscient du lecteur.
Décembre 2025, Paris 18e, Montmartre



